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Ezine international de récits en langue originale.

Wednesday, 6 April 2016

BABELICUS EN FRANÇAIS Numéro 1


(Illustration par Jean-Pierre Planque pour sa nouvelle Sous la neige)


BABELICUS EN FRANÇAIS
Numéro 1 - 2016

Chers amis,
Nous avons le plaisir de vous présenter le premier numéro de BABELICUS en langue française. Il succède à PEGASUS INTERNATIONAL et devrait paraître deux fois par an.
Seront retenus les meilleurs récits et ceux qui répondent aux critères de respect des autres cultures.
Les auteurs conservent tous leurs droits sur leurs textes.
Pour permettre la poursuite et le développement du présent projet nous demandons aux auteurs de langue française qui sont intéressés d’envoyer leurs contributions au responsable de l’édition française de la nouvelle revue virtuelle : Pierre Jean Brouillaud



Sous la neige - Jean-Pierre Planque *
« Tu viens toutes les nuits dans mes rêves
 / Ton corps étendu près du mien / 
Comme un nuage / comme un câlin
 / Viens dans mes rêves... » (Anonyme) 

ÉCRIRE
J’ai produit en quelques siècles une telle masse de textes, de messages et de correspondances que je me sens aujourd’hui non point explosé ou détruit mais harassé, fatigué. Un poids écrase mes épaules et les meurtrit, mon dos se voûte et implore la fin. Je ne trouve plus la force de me laver. Je n’ai même plus le temps de caresser ma chienne ni de parler avec mon fils, de chercher dans mon âme la force d’un moment pour vivre un peu, je veux dire : être un homme, un être humain, ou plus simplement une créature de Dieu... Ce serait tellement plus heureux d’être un arbre ou une plante et d’attendre le soleil ou la pluie, de lancer vers le ciel mes branches ou de dormir dans la rosée.
J’écris, j’écris sans cesse... Pauvre petit scribe inspiré par un amour qui est parti dans les étoiles.
Qui me lira un jour ? Suis-je fou au point d’aller au-delà de mes forces ?
Mais elle est là, toujours à mes côtés, qui me demande d’écrire, toujours écrire pour les humains.
Suis-je le dernier écrivain sur cette Terre qu’un jour elle a quittée... ?
« Chouchou, tu arrêtes ! Tu arrêtes d’écrire ça ! »
La main de Marie écrasa la touche Echap.
« Je ne suis pas partie ! Fais-moi plaisir, Ange d’amour, écris en vrai. »
Que pouvais-je bien lui répondre ? Ses doigts venaient d’effacer trois siècles de littérature… 

CATHARSIS
Pierre tournait dans le salon depuis quelques minutes.
Puis il lança sa première flèche :
« Nous n'y arriverons jamais, dit-il. Toujours sur la brèche, sur le fil du rasoir... Comme si nous nous étions rencontrés le matin même. Tu veux me lire, et moi je veux te vivre. Qu’arriverait-il demain si tout se mettait à brûler ? Tu imagines, Chérie ? Plus rien… Des enfants, nous sommes comme des enfants, jamais contents ! Toujours prêts à se battre et toujours à s'aimer. C'est épuisant... »
Marie soupira, repoussa la sculpture qui naissait dans ses mains et tourna son corps vers Pierre. Son visage s'éclaira.
« Tu es chiant, Pierre, mais je t'aime. Je t'ai dit cent fois que j'avais envie de te battre ou même de te tuer. L'ai-je fait ? Dans les pires moments, j'en étais incapable. J'ai trop besoin de toi et de nous !
— Mais alors ?
— Alors, je te l’ai dit : rien n'est jamais acquis pour toujours. Chaque jour, nous découvrons ensemble quelque chose de nouveau. Et c'est ce qui nous fait avancer. Nous, et notre amour. »
Pierre se leva et tourna encore dans le salon. C'était sa manière à lui de réfléchir et de penser. Il redressa un tableau, arrangea quelques livres dans la bibliothèque.
« Chérie, dit-il, parfois je ne te comprends pas. C'est horrible ! Alors, c'est comme si le monde s'écroulait. Je pleure comme un gamin dont le château de sable vient d'être emporté par les vagues.
— Mais je suis là, non ?
— Oui, répondit Pierre. Tu es toujours en moi. Mais quand je saisis mal ta pensée, le sens de tes paroles, je ne sais plus. Et alors je suis triste à mourir et j’écris n’importe quoi. J’ai même envie de tout casser !
— Chéri, qu’est-ce qui ne va pas ?
Le corps de Marie se dressa. Elle posa sa sculpture et s'avança vers Pierre. Le paréo bleu qu'il lui avait offert flottait autour de sa peau.
« Embrasse-moi, dit Marie. Aime ta femme au plus profond ! »
Pierre savait sans savoir ce qu’il allait lui répondre. Tout son corps se tendait vers la femme qu’il aimait. Son désir d’elle le brûlait. Il regarda les flammes dans la cheminée.
Le feu. Le feu qui brûle et épure tous les mots.
Tous les maux…
DÉ-LIRE
Je me souviens que la couverture s’est enflammée.
C’était épouvantable. Je me suis précipité vers la cheminée pour tenter d’étouffer les flammes. Mais j’étais trop faible. Ma femme venait de me secouer et même de me frapper.
Comprenez bien : Marie n’est pas une faible femme. Sa force est redoutable et quand elle me demande une histoire, sa force est décuplée...
Cette fois, elle l’avait, son histoire !
J’ai trébuché, alors mon pyjama made in Hong Kong, en soie synthétique, a pris feu. Ce fut comme si l’enfer se déversait sur moi. J’ai hurlé. Mon corps s’est tordu en tous sens. La soie brûlante pénétrait dans ma chair et j’ai pensé à tous ceux que le feu avait mangés avant moi : le napalm au Viêt-Nam et les fours dans les camps...
Marie hurlait elle aussi. Elle est sortie du salon, puis est revenue très vite. J’ai senti le choc apaisant de l’eau, et puis la douleur s’est calmée. Le feu s’était éteint. Avait-elle fait ce qu’il fallait ? J’entendis qu’elle appelait les secours, téléphonait aux Urgences...
Je ne me souviens plus très bien de la suite... J’occupe aujourd’hui un lit dans le service des grands brûlés du Professeur Deschamps. On m’a greffé de la peau neuve sur les jambes, sur les bras et la poitrine. Mes mains ne sont pas détruites, pas plus que mon cerveau. J’écris. J’écris pour dire au juge que Marie n’y est pour rien et qu’elle a tout fait pour me sauver. Loin d’elle, j’écris ces quelques mots et je l’aime.
Tu sais, Chérie, je vais l’écrire cette putain d’histoire qui te fera tomber sur le cul et dire : « C’est lui, c'est mon amour qui a écrit un truc pareil... » Je te le promets, même si la peau de mes jambes que tu as tant aimée commence à sentir mauvais...



RELIRE
« Monsieur Pierre Delville ?
— Oui...
— Pardonnez-moi de vous déranger. Mon nom est Sébastien Lenoir. Je suis missionné par la compagnie européenne d’assurance Label and Co. C’est au sujet de votre accident... »
Pierre hocha la tête et pinça les lèvres. Que voulaient-ils encore ?
Il fit pivoter le fauteuil électrique.
— Venez, suivez-moi. Et... fermez derrière vous !
Ils traversèrent un couloir, puis entrèrent dans un immense salon meublé avec goût. Une bibliothèque occupait tout un mur, des tableaux donnaient à l’ensemble une note joyeuse et l’on apercevait des sommets enneigés à travers une large baie vitrée... Sébastien Lenoir semblait impressionné par l’homme qui manœuvrait habilement en direction d’un fauteuil orné d’un paréo bleu. Dans la fausse cheminée, un système hautement sophistiqué entretenait l’illusion d’un feu de bois.
Pierre se contorsionna, puis se hissa à la force des poignets dans son fauteuil favori.
— Laissez, dit-il. Je me débrouille très bien. Asseyez-vous là.
L’agent d’assurance s’assit. Il ouvrit la serviette qu’il avait posée sur ses genoux.
— Comme je vous l’ai dit, je suis venu pour vous poser quelques questions.
— Oui...
Pierre n’avait jamais été très bavard. C’était un trait de caractère qu’on lui reprochait depuis son enfance. Il était économe pour les mots comme pour le reste et considérait que parler était bien souvent une perte de temps. Il préférait écrire...
— Voilà, dit Lenoir. D’abord, je suis heureux de constater que votre salon a été entièrement restauré et qu’il ne reste plus trace...
— Si, s’insurgea Pierre, regardez !
Il désignait la fausse cheminée.
« Pensez-vous que je puisse supporter ça encore longtemps ?
— Mais, vous savez bien…
— Quoi ? grimaça Pierre. Si je sais que j’ai été brûlé ? Oh, que oui ! Pensez-vous que ça m’empêche de vivre… Alors, un bon vrai feu de bois me réconforterait davantage que cette horreur. Surtout en plein hiver. Mais je n’ai toujours pas compris le but de votre visite. Tout a été réglé, y compris avec la clinique.
— Peut-être pas, avança Sébastien Lenoir.
— Comment cela ?
— Voyez vous, outre le fait que je sois un modeste employé chez Label and Co, je suis aussi un fan de Pierre et Marie Delville. Et j’ai lu tout ce qu’ils ont écrit ! »
Il tira de sa serviette un livre aux pages écornées.
— Par exemple ce recueil, ajouta-t-il. Dans Lire, écrire et dé-lire, vous écrivez, page 127, je cite : J’étais trop faible. Ma femme venait de me secouer et même de me frapper. Qu’en pensez-vous ?
Pierre éclata d’un rire énorme.
— Vous êtes drôle ! Ai-je l’air d’un homme battu ? Bon dieu, c’était un jeu entre Marie et moi. Un jeu d’intellectuels. Ah, quel plaisir ! Nous avons écrit des tas d’histoires ensemble.
Il eut un geste de dépit.
— Vous ne pensez tout de même pas qu’elle ait tenté de me tuer réellement ?
— Franchement, non. Je ne suis pas inspecteur de police, mais reconnaissez que si votre femme ne vous avait pas choqué avant le début d’incendie…
— Mais c’est de la fiction, pas une preuve ! s’insurgea Pierre. Pensez-vous que nous relisons tout ce que nous écrivons ? Je vous répète que c’est un jeu. Un jeu inspiré de notre vie, certes, mais… Vous voulez de l’argent ? C’est ça ?
L’assureur eut un sourire gêné.
— Pardonnez-moi, dit-il. J’ai simplement saisi l’occasion d’une enquête de routine pour vous demander une faveur.
— Oui…
Pierre commençait à s’impatienter. Marie n’allait pas tarder à rentrer du marché et ce fâcheux qui n’en finissait pas de tourner autour du pot.
— Continuez d’écrire ensemble, osa enfin l’assureur. Vous êtes vraiment très bons. On croit à vos histoires croisées. On y croit tellement qu’on en finit souvent par… douter !
— Mais de quoi ? demanda Pierre. De notre santé mentale, ou de la réalité ?
Il sourit et actionna ses jambes virtuelles pour se lever. Il se passerait du fauteuil roulant pour cette fois… Merci à la filiale anglaise de Label and Co !
— Ne vous inquiétez pas pour nous, ajouta-t-il. La sortie est par là.
Alors que l’homme se dirigeait vers la porte après lui avoir gauchement serré la main, Pierre pensa : Elle va aimer l’histoire du fan assureur, sûr qu’elle va aimer !
SOUVENIR
Marie se souvenait. Pierre lui avait parlé d’un souvenir. C’était il y a longtemps...
Un homme était mort qui n’était pas pour lui un ami, même s’il l’estimait. Non, c’était un écrivain de science-fiction qu’il avait beaucoup lu.
« Tu sais, Chérie, disait Pierre, cet homme-là était un visionnaire que tu devrais lire. Un visionnaire un peu parano et schizo, mais alors... Il avait tout vu et tout compris du monde futur, et sa culture était grande. Il citait Saint-Augustin, était apprécié par la communauté homo de Berkeley en Californie, s’était marié trois ou quatre fois. Dans les interviews, il était capable de défendre une idée et, trois minutes plus tard, son contraire. Des tas de films ont été adaptés de ses romans. Mais le plus impressionnant, c’était sa fascination pour les univers divergents, les réalités parallèles, et la possibilité pour un être d’exister dans plusieurs réalités à la fois. Ce qu’il décrivait n’avait rien à voir avec un monde bien défini et bien carré. Il était proche du bouddhisme... »
Marie avait écouté Pierre. Elle l’avait senti comme toujours passionné. Certaines choses l’avaient gênée, mais elle s’était retenue de réagir. Elle avait envie qu’il lui parle, qu’il aille au bout de sa pensée.
Pierre avait poursuivi :
« Il a donné une conférence dans une ville de France dont le titre était, si je me souviens bien, Si ce monde ne vous plaît pas, choisissez-en un autre. C’était presque le slogan, plus de vingt ans plus tôt, des alter mondialistes en Amérique du sud : D’autres mondes sont possible ! »
Pierre s’était tu, comme s’il avait tout dit.
Alors, Marie :
« Que veux-tu me dire vraiment, Pierre ? Parle, parle encore. Quand cet écrivain est mort, qu’as-tu fait ? »
Elle avait voulu savoir la suite et s’était sentie capable de le frapper pour extirper de lui ce qu’il essayait manifestement de lui dire.
Pierre avait hésité :
« Oh, tu vas me trouver ridicule... »
Il avait longtemps regardé Marie. Il aurait tant aimé caresser son visage et se perdre un moment contre son corps, ne plus parler de rien. Mais il fallait parler, dire la suite de l’histoire...
« Jeanne, ma première femme, venait de quitter ce monde, avait-il dit. C’était elle qui m’avait parlé de Dick. Alors, le spiritisme... »
Marie s’était énervée. Ses mains avaient saisi le cou de Pierre sans trop le serrer :
« Je me fous de Jeanne ! Parle ! Dis-moi ce que tu as fait !
— Oh, c’est stupide, avait répondu Pierre comme pour s’excuser. On interroge un guéridon. On pose une question et l’on sent un mouvement dans les mains. Il suffit de se laisser aller. Un mouvement pour oui, et deux pour non, ou alors les lettres : un pour A, deux pour B... On pose une question et la réponse vient dans les mains... »
Marie comprenait mal ces choses. Elle n’aurait jamais tenté une telle expérience qui tenait pour elle de la sorcellerie. Il ne lui serait jamais venu à l’idée de déranger l’esprit des morts – si tant est que l’esprit survive au corps – mais elle avait envie de savoir. Si Pierre s’était risqué à en parler, c’était forcément important pour elle et pour lui.
Ses lèvres avaient effleuré celles de Pierre.
« Parle, l’avait-elle supplié. Dis-moi la suite. Notre lit s’impatiente... »
Pierre l’avait encore regardée. Sa bouche, son cou et ses épaules. Il avait envie de ses oreilles... Pourquoi les lui refusait-elle ? Et puis la couette, là, pas loin. Marie trouvait toujours les meilleurs arguments pour le faire parler...
« J’ai interrogé le guéridon, avait-il dit. J’ai demandé : "Que fait Dick ? ". Et j’ai reçu la réponse : "Il écrit." Alors j’ai demandé : "Qu’écrit-il ?" et la réponse est venue dans mes mains : " Flamme, le feu follet ". Alors, j’ai aimé ce titre. J’étais heureux d’apprendre qu’un écrivain puisse poursuive son œuvre dans un autre univers. Surtout lui ! Plus tard, alors que je ne t’avais pas encore rencontrée, j’ai écrit Le Dernier Clochard. Il s’appelait Jack o’ lantern, traduction de feu follet. C’était une sorte de clin d’œil pour Dick... »
Marie sourit. La présence de Pierre était toujours là, partout dans le salon. Même s’il était un jour parti, il serait toujours avec elle, tout près. Lui, son amour, son écrivain. À force de chercher, elle avait trouvé la réponse.
Elle s’était allongée sur leur lit, avait fermé les yeux, puis avait envoyé vers lui cette pensée :
« Flamme, le Feu Follet, trois F ! C’était le code du blanc : #FFF. #FFFFFF est le code RVB du blanc, en "toutes lettres", mais quand tu as trois paires identiques, tu peux utiliser la version abrégée #FFF, acceptée par la plupart des programmes... »
Pierre avait-il reçu son message, ou était-il à son tour avec son Dick, pris dans l’angoisse de la page blanche ? Mort, essayait-il encore de lui écrire, et sans y parvenir...
Elle prit le chat entre ses bras et quitta le chalet.
La neige, du blanc à perte de vue, et le froid qui la glaçait...
FIN
Né dans l’ouest de la région parisienne, Jean-Pierre Planque vit aujourd’hui en Guadeloupe.
Jean-Pierre est bien connu pour ses récits de science-fiction. Mais il considère que le travail littéraire est toujours solidaire d’une recherche poétique et spirituelle. Il s’est essentiellement fixé pour objectif de « plonger au fond de l’imaginaire ». Nombreux sont ses récits qui ont paru dans diverses publications.Sur son site UN(E) AUTEUR(E) DES NOUVELLES il a publié, depuis l’an 2000, 334 textes de 101 auteurs qui sont disponibles. Jean-Pierre diffuse chaque jour Le Flash-infos de l’imaginaire http://jplanque.pagesperso-orange.fr/Infini/Flash.htm




Le syndrome du caméléon - Patrick Raveau *

Des centaines de citadins hantent les rues. Certains exhibent leurs tatouages de chair, tandis que d'autre cloîtrés dans des chambres exiguës, espèrent en silence voir disparaître les dessins morbides qui s'inscrivent sur leur peau. Mais aucun ne sait comment et pourquoi les taches apparaissent. Les taches reptiliennes envahissent le corps des humains, architectures de chair qui naissent sans que quiconque ne puisse prédire à l'avance, ni leur grosseur, ni leur destination. Tout commence par une minuscule tache brune, ensuite le sort ou l'esprit du malade semble décider de l'aspect final de l'écriture organique...
Je me souviens de cette femme dont l'une des mains portait un trait fin qui au fil de jours s'est changé en une cicatrice hideuse, et cet homme, qui a vu se dessiner sur sa gorge un corps d'araignée dont les pattes ont grandi et fini par enserrer le cou entier !
Nous avons fui, là où nous avions toujours désiré aller. Loin du tumulte, loin du bruit et des bavardages, loin des paroles haineuses, des pensées qui se croisent et s'entrecroisent pour finir par se graver sur la chair, comme des mots chargés de poison et de haine...



Notre nouvelle demeure est bâtie près de l'océan. Un manteau de sable fin recouvre continuellement les lattes de bois qui mènent un peu plus bas, là où la dune s'efface pour laisser place à la mer.
Allongée sur la dune, Silow enfonce ses ongles dans la chair de son serpent. La tête et la queue forment à présent une boucle qui enserre la cuisse de Silow, à la base de son sexe. La queue disparaît dans la bouche de l'animal, resserrant lentement la peau de la jeune femme.
« Regarde, fait-elle. Cette saleté va finir par étouffer les tissus de ma propre chair... »
Elle tente désespérément d'arracher de ses ongles le morceau de chair. En vain. Des gouttes de sang perlent sur le corps de l'animal minuscule incrusté dans son derme comme un diamant serti dans la pierre.
C'est la fin de l'été et l'eau est très fraîche, ce qui n'empêche nullement Silow de se faire rouler par les vagues de l'océan. Nue, la chevelure luisante d'écume, elle ne cesse de plonger dans l'océan qui l'enroule et la rejette inlassablement sur le rivage, comme un pantin de chiffon. D'où je suis il m'est impossible de distinguer l'étrange serpent qui s'enracine dans sa chair, mais je sais que Silow ne cesse de lui lancer des coups d'œil dans l'espoir qu'il disparaisse, que l'eau vienne à bout de la tumeur animale.
Une vague plus forte que les autres projette Silow sur le rivage. Elle se jette sur moi, fait mine de jouer avec le sable.
Notre fils, Pier, court le long de la berge. Le vent joue avec la casquette rouge qu'il ne quitte jamais. La vue des rouleaux phosphorescents le plonge dans une solitude plus grande que celle qui l'habite, jour et nuit. Parfois, une lueur s'allume au creux de ses yeux.
Jour après jour, le corps longiligne du serpent miniature se précise sur la peau fragile de Silow, telle une décalcomanie morbide. Des milliers de cas similaires ont été signalés. Des taches apparaissent un beau jour, sur le corps, puis prennent une orientation particulière ainsi qu'une forme, qui varient selon les personnes atteintes.
« J'ai peur, me crie Silow tandis que je l'enserre dans mes bras. Cette pourriture est vivante. Je l'entends qui pulse en moi, et qui tente de gagner du terrain à chaque instant.
- Non, Silow. Ce serpent n'est pas tombé du ciel ! C'est toi qui l'a créé, ton inconscient, ou quelque chose comme ça ! Cette chose n'est pas vivante...
Une larme coule sur les joues de Silow. La douleur sans doute, mais surtout la peur. « C'est impossible, reprend-elle entre deux sanglots, je n'ai jamais vu de bête de cette forme et de cette couleur. Je n'ai pas pu l'inventer. C'est absurde ! »
Silow se blottit contre moi. Je vais pour poser mes mains sur ses joues quand j'aperçois soudain aux creux de mes paumes deux minuscules étoiles, deux petites lumières noires.
Silow tente de me prendre les mains. Je les retire brusquement. Une douleur aiguë vrille à l'endroit où les étoiles viennent de naître. Elles brûlent comme des bouts d'allumettes incandescentes. La douleur est insupportable et je cours plonger les mains dans l'eau froide. La douleur s'estompe lentement et je ne ressens plus qu'un léger fourmillement, presque agréable...

Deux jours ont passé. Assis sur le perron, je contemple la mer. Ce soir, le ciel est mauve et les éclairs zébrés rayent la peinture mouvante qui glisse au-dessus de l'océan. Comme une traînée de sang qui suinterait d'un autre espace, silencieusement. D'un monde dans lequel nos mains iraient et viendraient, redessinant l'architecture d'un univers en gestation.
Silow m'a rejoint, ainsi que le vieux couple qui vit dans un bungalow à quelques mètres du nôtre. Pier s'est encore enfui. Hier au soir, nous l'avons découvert, nu sur la dune, le regard fixe, comme mort. Je lui ai pris la main. Il n'a pas rechigné, ni même tenté de retirer sa main mais une lueur sombre s'est glissée dans ses yeux. Nous le surprenons parfois, à la tombée de la nuit, en train d'inscrire dans la terre humide des mots que nous ne comprenons pas. Des dessins, pareils à de grands cercles vides, ou des cerceaux au cœur desquels il s'amuse à jouer à la marelle. Pier sait-il ce qu'il fait lorsqu'il se met à griffonner la terre de mots qui ressemblent à une écriture ancienne ? Plus vieille que l'écriture humaine... ?
William scrute la mer, l'air dépité. Sur son torse, des balles dessinées à la perfection pointent vers le cœur. Selon les dires du vieil homme, elles gagnent du terrain, quelques fractions de millimètres chaque jour... Lorsqu'elles atteindront l'organe vital, la peur sera trop grande pour éviter l'infarctus... Peut-être exploseront-elles réellement, en une vive douleur cérébrale précédée d'un cri bref !
« Saloperie ! bougonne William, manquait plus que ça. »
Sa femme, Suzanne, évite de promener un doigt tremblant sur les petits missiles dorés. Elle sait que son époux a essuyé deux guerres et qu'il ne s'en est jamais très bien remis ; qu'il lui arrive parfois de gémir la nuit, de se réveiller en sueur, les yeux emplis de larme et de sang et que la musique de bombes continue de faire des ravages au cœur de son esprit.
« Faut pas que je pense à elles », rumine William sans quitter la mer des yeux. Elles sont dangereuses mais je peux les détruire. A condition de ne pas y penser... »
Puis s'approchant de Silow : « La mer, y a rien de mieux pour oublier... Regardez, pointe-t-il du doigt. On croirait presque voir des poissons ... » William prend une grande bouffée d'air pur, se redresse fièrement, fait mine d'être débarrassé de sa peur et marche en direction de l'eau, sans se retourner.
« J'ai l'impression, s'écrie-t-il tandis que les vaguelettes courent sur ses pieds, que l'eau possède bien d'autres propriétés que celles que nous vantent les prospectus. Qui sait si elle ne relie pas mystérieusement nos esprits entre eux ! Ouais qui sait si elle n'est pas à l'origine des cancers qui nous rongent à petit feu ! »
Je ne réponds pas. Ses propos ne me semblent complètement dénués de sens. La mer virtuelle étend ses bras devant moi, majestueuse, parfaite... Chaque matin je me laisse masser par les ondes revigorantes de l'eau qui recharge mon corps en particules négatives. Subtil réseau d'énergie dans lequel nous nous perdons et renaissons, ignorant quel effet réel il exerce sur nous.



Nous sommes restés jusqu'au crépuscule à contempler le jeu de la mer. J'ai ensuite couché Pier, et tenté de remettre de l'ordre dans mes idées. J'ai alors entendu ma propre voix balbutier : « L'anarchie ne fait pas partie de leur programme... Non, au contraire, les taches paraissent exprimer un sens caché, vouloir nous avertir de quelque chose... »
Les cheveux longs et noirs de Silow tombent sur mon torse imberbe. Elle dodeline de la tête, les yeux dans le vague, caressant d'une main rêveuse le corps fuselé de son cobra de chair. Elle me regarde et feint de sourire. Ses yeux brillent un instant de toute la joie qui nous unissait autrefois. Quand nous aimions unir nos corps, et que nous tentions désespérément de les fondre en une architecture monolithique.
« J'ai peur, gémit-elle. Regarde le serpent, il lui manque la partie terminale. Sa queue ! J'ai peur qu'il grossisse encore et qu'il vienne ramper sur mon ventre pour m'étouffer peu à peu. »
Silow éclate en sanglots. Je tente de la calmer mais je partage son inquiétude. S'il s'agit d'un virus, il doit être doté d'une intelligence à toute épreuve...
J'approche mes mains du visage de Silow. Aux creux de mes paumes, deux nouvelles étoiles apparaissent subitement. J'effleure par mégarde le serpent de chair et je ressens une vive morsure au bout des doigts. Une cinquième petite tache vient de naître à l'endroit même où j'ai perçu l'étrange douleur. Mais au lieu de se développer aléatoirement la tache se contente d'irradier, puis les autres étoiles se mettent elles aussi à briller, envahissant peu à peu le creux de mes paumes.
« Regarde Silow, dis-je. Regarde ! »
Le regard de Silow m'effraie. J'y lis toute l'angoisse et le désespoir qui sommeillent en elle depuis l'apparition sur sa peau du minuscule cobra. Je croyais l'amuser, essayant de montrer à quel point tout ce qui nous arrivait relevait de la magie. Je me souviens alors de notre première rencontre. Elle n'avait que vingt et un ans et recopiait des vers d'un poète ancien quand je me suis penché par-dessus son épaule, et qu'elle a relevé la tête, sans rien dire, avant de faire mine de continuer l'étude de son texte.
Par la suite, nous avons parlé un long moment de poésie. Nous nous sommes revus, plusieurs fois, puis un soir, alors que la nuit était sur le point de recouvrir le campus de sa chape noire, nous avons fait l'amour. Sans comprendre ce qui nous arrivait, sans chercher à déchiffrer le jeu de nos mains sur nos corps. Réceptifs aux moindres caresses, les yeux perdus dans une nuit constellée d'étoiles, nous nous sommes aimés, sans que rien ne vienne salir notre liaison.
Pier est le premier enfant né de notre union. Nous pensons souvent à lui. Nous aimons le caresser. Dessiner des mots sur son corps, des poèmes. L'enfant ne semble pas nous entendre, ni comprendre les lettres qui disent toujours la même chose. Racontent toujours le même amour.

Notre petit Pier est dépourvu de tache. Son corps est d'une blancheur extrême, et ses yeux d'un noir profond ne parviennent pas à dissimuler la petite lueur, l'éclair, le soleil minuscule qui s'allume parfois quand il contemple les vagues qui se chevauchent inlassablement. De nombreux enfants sont nés ainsi, à l'aube du troisième millénaire. Des enfants muets, frêles et maladifs, qui ne communiquent qu'entre eux par des cris, des rires, ou bien par les dessins qu’ils inventent sur le sable, ou dans la terre des terrains vagues...
« Ecoute, me confie Silow. Je ne peux plus supporter ce qui nous arrive. J'ai vu des cas plus graves que les nôtres. Des gens tatoués depuis leur enfance qui avaient vu naître au cœur de leurs tatouages d'infimes bestioles arachnides rongeant les dessins qu’ils s’étaient fait imprimer, autrefois. Silow réprime un frisson, prend une longue respiration puis continue : «  Si notre maladie ne cesse d'empirer, Pier sera placé dans une institution qui ne pourra sans doute plus subvenir à ses besoins. »
Elle passe une main fatiguée dans sa longue chevelure et ajoute : « Je veux me souvenir de cette première nuit où nous avons fait l'amour. Rappelle-toi, l'odeur des pins, et la mer au loin. Nous nous sommes sentis si libres. Plus libres que tous les enfants qui vivent aujourd'hui dans la crainte. Dis-moi que nous n'avons pas rêvé. »
Je l'embrasse sur le front, sur les lèvres, sur les yeux. « Non, nous n'avons pas rêvé, le ciel était empli d'étoiles et nous les avons cueillies, toutes ensembles. »
De nouveaux traitements viennent d'être commercialisés. A base de neuroleptiques associés à des pommades corticoïde. Testés sur de nombreux volontaires, le résultat n'a pas enchanté le milieu médical. Au bout de quelques semaines, les taches se sont développées à une vitesse effarante, ont couvert le corps de malades, imprimant des dessins aux arborescences étonnantes, racines entrelacées, phasmes ou serpentins de chair...
Les analyses biochimiques n'ont décelé aucun virus dans le derme ou l'épiderme des malades et les cellules atteintes n'ont pas d'anomalie génétique. Ce sont bien des cellules humaines. De plus, la maladie ne serait pas sexuellement transmissible. J'ai peur, pour la première fois de ma vie. Peur que nous ne mourrions l'un après l'autre, laissant notre enfant autiste, seul, face à l'éternité. Mais Pier ne semble pas concerné. La nuit, il lui arrive de se sauver par la fenêtre et de ne revenir que le matin à l'aube, sa casquette rouge sur la tête.
Chaque jour, des centaines de patients font la queue devant des cabinets de psychanalyste ou de psychothérapeutes. Mais les médecins, eux-mêmes atteints, se trouvent discrédités dans leurs tentatives d'expliquer que l'apparition des symptômes n'est pas liée au hasard et qu’elles révèlent un état névrotique latent.
« Nous devons nous concentrer sur les dessins, affirme un spécialiste de renom. Ne pas tenter de les ignorer, mais en dévier le sens profond qu'inconsciemment nous leur attribuons... Nous devons les utiliser et en devancer le dessein final. Si une araignée se dessine sur le corps d'un adulte, par exemple, celui-ci devra apprendre à colorier mentalement l'animal, de façon à transgresser l'instinct morbide qui le pousse à graver sur sa peau l'objet de ses angoisses enfantines. Il faut jouer avec nos peurs ! » conclut l'homme, d'un ton grave...
En écoutant ses propos, j'ai cru un instant que mes étoiles pourraient devenir de petites tumeurs, de vrais cancers, ou bien se métamorphoser en de minuscules araignées qui envahiraient toute la surface du corps et iraient jusqu'à simuler la ponte d'œufs au plus profond du derme. J'aimerais pouvoir changer la couleur, la forme des images, jouer avec elles et ainsi les diriger vers tel ou tel endroit, puis par un tour de passe-passe, les faire disparaître. Jour et nuit, j'apprends à me concentrer, à imaginer que je n'ai jamais eu de taches, d'étoiles, et que le syndrome du caméléon n'est qu'un leurre. Je parviens alors à tout oublier, même Silow, même mon petit Pier...
De son coté, Silow me raconte qu'elle imagine de vertes contrées infinies, peuplées de chants d'oiseaux, d'arbres immenses, et mentalement elle peint le bleu profond de l'océan sur la palette de son esprit, le vert des collines, le mauve qui dort au fond des rubis et l'or du soleil, de tous les soleils. Jour et nuit, nous nous concentrons sur les vagues virtuelles de la mer et leur refrain lancinant...
Mais rien n'y fait ; et lorsque nous revenons brusquement à la réalité, les formes animées sont toujours présentes, et souvent en plus grand nombre. D'autres serpents sont apparus sur le corps de Silow. Seconde après seconde, elle tente de contrôler l'évolution de sa maladie, mais la peur se lit dans ses yeux, et les rares fois où nous nous étreignons ne sont que des tentatives malheureuses pour oublier notre cauchemar de chaque instant...
« Apprends à dessiner d'autres étoiles, chuchote une voix en moi ; essaye de comprendre le message qu'elles inscrivent au revers de ton âme... »
Facile à dire... mon âme ! Quelle âme ? Celle qui me torture sans pitié, ou bien celle qui voudrait me hisser hors du bourbier ?



Pier scrute chacun de mes gestes tandis que je passe une main sur son corps, cherchant la preuve qu'il est comme tous les autres enfants de son âge. Mais il semble que les enfants comme lui soient tous dénués de tache. La maladie ne semble pas les atteindre. Preuve éclatante que l'esprit seul est responsable de cette farce tragi-comique.
Silow esquisse un sourire forcé. Sur ses seins viennent de naître deux petites vipères qui se rapprochent imperceptiblement l'une de l'autre. Le cobra a changé de teinte. Les infimes replis de l'épiderme de Silow miment à la perfection la peau squameuse de l'animal.



Aujourd'hui jeudi, Pier est revenu accompagné de sa tutrice, dont les bras nus sont recouverts de fines cicatrices qui semblent se rouvrir. Des larmes de sang suintent à leur bord.
Pour la première fois, notre fils a souri. Ses grands yeux paraissent vouloir nous confier un secret, et souvent je le soupçonne d'en savoir beaucoup plus sur l'étrange métamorphose qui atteint chaque jour des centaines d'individus !



C'est au printemps que s'est produite la seconde mutation. Silow sommeillait auprès de moi, et nous nous évitions de nous toucher, de peur de répandre davantage les infimes morsures parsemant nos corps. Par mégarde, en frôlant la jambe de Silow, j'ai senti sous mes doigts un frémissement, une chaleur inconnue. Et quand j'ai regardé ma femme, j'ai découvert que le petit animal serpentin était à présent recouvert d'étoiles, qu'il baignait parmi une minuscule voie lactée. J'ai contemplé aussitôt mes mains. Elles aussi avaient subi l'étrange métamorphose. Au cœur de mes paumes, une étoile engloutissait un petit orvet argenté !
La peur s'est volatilisée de mon esprit. J'ai alors promené mes mains dans la nuit comme s'il s'agissait de flammèches, de lucioles, de lumières salvatrices, ou d'univers en plein essor.
Je me suis rapproché ensuite de Silow. Mes mains ont caressé ses jambes et se sont attardées sur son sexe. Longtemps j'ai redessiné les serpents de chair irisés qui la faisaient tant souffrir. Comme un onguent magique, la mue s'est opérée. Les serpents se sont recouverts d'étoiles.
La nuit s'est allumée de mille lueurs de joie, et celles-ci ont couru sur ma peau, sur nos peaux sublimées par un désir longtemps réprimé. J'ai senti que ce bonheur était transmissible et bien réel ! Avec passion, Silow et moi avons fait l'amour, mais sans avoir le réflexe cette fois-ci de nous écarter quand nos peaux se sont soudées l'espace d'un instant, reliant deux univers fantasmagoriques, deux paysages de chair...
« Tu vois, ai-je soufflé à l'oreille de Silow. Quelque chose en nous a repris le dessus. Regarde les étoiles, elles semblent digérer les excroissances. Les inscriptions de chair ! »

Des centaines d'étoiles s'inscrivent sur la peau de Silow qui rit aux anges, belle comme l'aube qui ne va pas tarder. Des milliers de galaxies en gestation s'attardent sur son sexe, son pubis, et digèrent les arabesques entrelacées qui envahissent son ventre et sa poitrine.
Mais soudain le regard triste de Pier envahit mon esprit. Impassible, il nous dévisage par la porte entrebâillée. Sans dire un mot il entre dans la chambre, un sourire étrange fendant sa face de clown triste.
« Viens près de nous » murmure Silow, esquissant un large sourire.
Mais Pier ne bronche pas ; sa casquette rouge sur la tête et l'air boudeur. Il continue de nous regarder comme l'aurait fait un chien dans l'attente d'une geste, d'un mot précis.
" Eh, bonhomme, viens donc me faire voir cette jolie casquette."
Il avance d'un pas. Je le prends dans mes bras mais soudain il recule, et ouvre la bouche, pour la refermer aussitôt.
Puis il soulève son pyjama et nous a montre le disque noir dessiné sur sa poitrine. Je recule, moi aussi. Silow pose la main sur ses lèvres. « Viens, Pier, viens me faire voir » parvient-elle à balbutier.
Pier se met brusquement à rire, tout en se laissant faire. Je frôle d'une main tremblante son torse mais au contact de mes doigts sur sa peau, un vide immense m’envahit et la nuit se dilue dans mon esprit.
Silow se précipite vers moi.
« Ça va ? se met-elle à crier. »
Je ne réponds pas. Incapable de penser, de prononcer un seul mot. De grands cercles se dessinent autour de moi, de grands cerceaux emplis d'une lumière, noire, bleue, orangée, blanche. Lumières violentes qui peu à peu me pénètrent, m'envahissent réchauffent mon esprit.
Lorsque je reprends conscience, Pier n'est plus là. Il s'est échappé en courant. Vers la plage nord. Là ou les rouleaux sont les plus dangereux. Je me précipite pour tenter de le rattraper. Ses rires et ses pleurs me parviennent par intermittence, brisant la noirceur qui recouvrait encore la terre. Des yeux brillent au loin, près du blockhaus. Mon souffle s'accélère et un point de côté me force à ralentir.
Des yeux illuminent la nuit comme ceux des loups. Pier se met de nouveau à rire, puis s'arrête brusquement. Je le rejoins en boitant. D'autres enfants dégringolent des dunes, de la mer, de partout, et leurs silhouettes se précisent lentement. Des gamins jaillis de nulle part, de l'océan, du sable, du ciel. Sur leurs corps d'étranges disques sombres, plus sombres que la nuit éclairée par un croissant de lune opale...
Soudain les enfants m'entourent, et dessinent un grand cercle tout autour de moi. Leurs yeux brillent comme de minuscules lunes opalescentes, et leurs dents réfléchissent la lumières des étoiles.
De ma main droite, j'effleure le visage d'une jeune fille nue, muette. Pour la seconde fois, un vide immense s'empare de moi. Je regarde mes mains. Les petites étoiles qui avaient si longtemps brillé se sont mystérieusement éteintes. Evanouies de la réalité...
Je tombe à terre, épuisé, mais une fois relevé, je recommence le même manège avec un autre enfant, plus grand, presque adulte. Les taches qui parsemaient mes bras disparaissent elles aussi, volatilisées au contact de ma peau contre celle du jeune homme. Il ouvre les lèvres et je sens une nouvelle fois la nuit m'envahir. Un soleil passe en filigrane dans ses yeux, puis un rire s'échappe de sa gorge.
D'infimes lucioles de lumière continuent de jouer dans le feu de nos mains allant et venant sur nos corps pour y inscrire la lente métamorphose. Les autres enfants font de grands gestes, brassent la nuit de leurs bras maigres mais aucun ne parle. Certains d'entre eux grognent simplement de plaisir. D'autres enfants sortent de l'eau, nus. Leurs yeux brillent comme s'ils avaient absorbé une lumière tissée dans la trame océane.
Ils se laissent glisser sur sable. Les disques sombres dessinés sur leur poitrine dansent devant mes yeux et de grands cercles m'enveloppent, et une fois encore je tombe à la dérive.
Une chaîne infinie de grands cercles noirs... d'esprits muets... que la mer relie ! Les paroles de William me reviennent à l'esprit. « Qui sait si la mer ne joue avec nos pensées... » Oui, c'est ça, le silence des mômes et leurs jeux, la nuit ! Les écritures de Pier sur le sable. Les disques sur les torses des enfants, semblables à des trous noirs que l'eau réunirait pour ne former qu'un immense trou noir, pliant, repliant l'univers, tout l'univers. Pour ne former qu'une trame de silence, un silence salvateur.

Le visage de mon fils me revient en mémoire. J'ai peur. Je ne sais où il est. Soudain, il m'apparaît. Ses yeux brillent, inversant la lumière, avalant les mots que je ne peux prononcer, avalant mes croyances et mes peurs. Pier est là, devant moi. En chair et en os ! Il fend le petit groupe et parvient à me prendre la main. Je me relève lentement. La tête me tourne. Une petite fille entrouvre les lèvres, émet un petit cri de joie, et me saisit le bras.
Nos mains s'unissent et ferment la grande boucle, les disques noirs des enfants muets s'assemblent, dessinent la longue chaîne qui m'est apparue en songe, puis nous dansons, dansons, à perdre haleine. En silence...
Une petite silhouette se découpe au loin : celle de Silow. Elle vient se joindre à nous, et entre dans la danse. Les animaux qui couraient sur sa chair sont avalés par les cercles sombres des enfants.



Les cités, villages, bourgades, les moindres ruelles sont aujourd'hui pleines d'enfants muets. Au fond de leurs yeux, de minuscules soleils, et sur leurs peaux, d'étranges disques noirs. Sur les nôtres, les stigmates d'une maladie en plein essor se confondent aux étoiles que des individus comme moi ont eu la chance de produire, afin d'en recouvrir les corps marqués par toutes sortes de fantasmes morbides...
Le ventre et la poitrine de Silow sont couverts d'étoiles, et son serpent n'est plus qu'un mauvais souvenir. Nous aimons nous enlacer et faire courir les lumières sur nos corps. Puis lorsqu’un enfant silencieux s'approche de nous, nous posons ses mains sur son torse pour apprendre à pénétrer son silence, et commencer à aimer ce qu'il y a de plus vide en lui, ce secret qu'il couve depuis toujours, cette richesse infinie !



Le vieux William marche à ma rencontre en titubant. Il ne cesse de transpirer, tout en tirant fiévreusement sur sa pipe. Les balles encerclent le cœur et j'ai peur que d'ici quelques heures ou même quelques minutes, elles s'en aillent percuter l'organe vital. Le cœur imaginaire. Suzanne serre la main de son mari. Elle aussi a les yeux rivés sur l'étrange métamorphose qui s'opère dans le corps de son époux.
« N'aies pas peur, semble-t-elle lui murmurer du regard. L'enfant sait ce qu'il fait...
— Quelques secondes, soupire le vieillard. Je ne résisterai pas à l'explosion.
Puis William tire une longue bouffée sur sa pipe usée, lance un coup d'œil vers la mer, essaye de se calmer. En vain.
« Faut en finir, gémit-il. Plus un instant à perdre. Je les sens, comme si on me les avait greffée, ces pourritures. Faut qu'elles fichent le camp... et qu'elles me laissent tranquilles. »

Les petites balles fuselées sont presque incandescentes et William sait qu'il risque de mourir d'un instant à l'autre. C'est le moment d'opérer. Je pose les mains sur les missiles pleins de poison mental qui infectent sa poitrine, je ressens soudain une étincelle d'amour qui se change bientôt en un bouquet d'étoiles, et l'explosion qui aurait dû avoir lieu, n'est plus qu'un feu d'artifice qui naît en chacun de nos esprits. Minuscules soleils qui courent sur nos peaux, en nous, autour de nous, partout dans l'univers.

Pier le regarde. Je crois discerner une lueur d'amusement dans ses yeux mais je n'en suis pas certain... Le vieux William sait que l'opération n'est pas terminée, et qu'il doit à présent apprendre le silence et le vide. Il approche alors ses mains du torse de Pier et une joie immense nous remplit tous les trois. Sa femme pose elle aussi une main tremblante sur le cercle noir, et ferme les yeux...



Un second serpent est apparu sur le visage de Silow, minuscule orvet que chaque soir je m'applique à caresser, à l'aide de mes deux mains emplies d'étoiles. Et chaque soir Silow réapprend à emplir son esprit du silence que tisse notre fils. Chaque soir nous apprenons ensemble son langage en caressant son corps.

William vient me rendre visite chaque matin, et durant de longs moments nous nous laissons masser par les rouleaux que tisse inlassablement la mer. Le vieil homme s'amuse ensuite à faire naître de petites étoiles aux creux de ses mains puis rentre chez lui et passe de longs moments à caresser le ventre de Suzanne afin d'effacer la vilaine cicatrice qui est apparue sur son ventre.

Silow m'attend, nue, roulée dans l'épais manteau de sable. Ses yeux dissimulent un grand soleil sombre. Pier insouciant, court avec d'autres enfants sur le rivage, dessinant de la pointe des pieds de grands cercles qui se coupent, se recoupent.
Au loin, la mer tisse sa trame, sans répit.


(Ce texte figure également sur le site http://planque.pagesperso-orange.fr/nouvelles.htm)

Patrick Raveau a publié à ce jour une trentaine de nouvelles dans des magazines de fiction et de fantastique, notamment aux éditions Denoël.
Il a publié également de nombreux textes courts, poésies, aphorismes, ainsi que des essais sur des poètes contemporains, (Adonis, Yves Bonnefoy Max Alhau, Daniel Leduc, etc.).
Premier prix du concours de la nouvelle de fantastique organisé par l’association « Infini » en 1994 avec « Mémoire du vent » et publication d'un court roman de science-fiction « L’ultime songe de la cité » publié aux éditions Destination crépuscule.
Prix Georges Perros 1995 pour le recueil : « Second versant de la lumière ». Plusieurs recueils de textes poétiques ont été édités, dont trois aux éditions l'Harmattan : « Paroles en ce pays muet », « Dans la brûlure des jours, « Chemins naissants », « Feux de lumière tardive ».
Son roman de science-fiction Hydriss est paru en 2013 aux éditions Asgard

Il enseigne actuellement la philosophie en région parisienne (Poissy).



La Reponse - Jean Pierre Brouillaud *

Monsieur le Secrétaire général, depuis le temps que nous interrogeons l’espace, nous avons enfin reçu une réponse ! A vrai dire, nous n’avons pas encore identifié la planète qui est à l’origine du message. Oh ! Oui, monsieur, tout à fait intelligible… En anglais, naturellement, avec quelques fautes de syntaxe. Encourageant ? Vous jugerez, monsieur… Ils disent… C’est, euh, une traduction provisoire… Voici, monsieur le Secrétaire général…. Hum ! Je cite :

Nous savons qui vous êtes
Homo prétendument sapiens sapiens
la seule espèce qui ait torturé et assassiné son dieu
qui souille son nid et détruise son habitat
qui prétend saloper son unique satellite
Vous étiez conditionnés pour faire de grandes choses.
C’est loupé.
Une expédition est partie du point X de l’univers. D’où plus précisément, vous n’avez pas à le savoir. Vous êtes son objectif. Elle vous atteindra dans quinze de vos années.
Si vous n’avez pas d’ici là fini de détruire votre planète, elle mettra de l’ordre dans votre pétaudière.
Vous n’êtes pas fréquentables. D’ici là fichez -nous la paix.
Ce message n’appelle pas de réponse.


Fin de citation

* Journaliste puis traducteur, Pierre Jean Brouillaud a publié depuis 1962 2 romans (éditions Calmann-Lévy et Robert Laffont), 4 recueils de récits, plus de 80 nouvelles ou novellas dont beaucoup, traduites, ont paru dans différents pays. Il a traduit des ouvrages d’art et d’histoire (edizioni Vianello), plus de 150 récits à partir de l’anglais, l’allemand, l’italien et l’espagnol. Il a collaboré à diverses revues françaises et étrangères, principalement en Italie (revue Futuro Europa, edizioni Scudo, edizioni della Vigna, notamment). Un certain nombre de ses textes figurent sur le site UN(E) AUTEUR(E) DES NOUVELLES.
Il vit à Paris.

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